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Algérie – Maroc la guerre hydrique se prépare-t-elle dans l’abondance ?

Après des années de sécheresse, le retour relatif des pluies au Maghreb ne dissipe pas les tensions. Au contraire, la capacité retrouvée de stockage transforme la gestion de l’eau en variable stratégique dans le bassin transfrontalier du Guir entre le Maroc et l’Algérie.

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On évoque souvent les tensions hydriques à travers le cas du Nil et du barrage de la Renaissance, où un fleuve colossal structure un rapport de force clair entre États.
Là-bas, la rivalité repose sur un débit massif, une dépendance vitale et un enjeu assumé. À première vue, rien de comparable entre l’Algérie et le Maroc. Il n’existe pas de grand fleuve permanent partagé, mais une succession d’oueds saisonniers, irréguliers, qui prennent naissance au sud-est marocain avant de rejoindre le territoire algérien.

Cette réalité géographique a longtemps servi d’argument rassurant : sans fleuve majeur, pas de conflit majeur.
Lorsque la sécheresse frappe, elle frappe des deux côtés. La rareté devient collective et neutralise toute dynamique de confrontation.Pourtant, les données révèlent une pression hydrique profonde et durable. En Algérie, la disponibilité annuelle en eau par habitant oscille entre 280 et 450 m³, bien en dessous du seuil international de rareté fixé à 1 000 m³.

Dans les années 1960, elle dépassait 1 500 m³. La baisse est donc considérable.
Plus révélateur encore, le taux de stress hydrique dépasse 80 %, ce qui signifie que le pays prélève la quasi-totalité de ses ressources renouvelables disponibles (Source : Banque mondiale, World Development Indicators, indicateur ER.H2O.FWST.ZS).

Le Maroc connaît une trajectoire comparable, avec moins de 600 m³ par habitant aujourd’hui contre plus de 2 500 m³ dans les années 1960. Dans les deux pays, l’agriculture absorbe plus de 70 % des prélèvements totaux, rendant toute variation des apports particulièrement sensible.
L’année 2026 introduit toutefois une nuance importante. Des épisodes pluvieux significatifs ont amélioré les taux de remplissage des barrages marocains après plusieurs années critiques où ils étaient tombés sous les 30 %.
En Algérie, le barrage de Beni Haroun, dont la capacité approche 960 millions de m³, a frôlé la pleine capacité, entraînant des alertes en aval.
Nous ne sommes plus dans une pénurie extrême généralisée, mais dans une phase de gestion d’abondance relative.

Ce changement modifie le cadre d’analyse. Moins de sécheresse signifie davantage de capacité de stockage, et davantage de stockage signifie plus de marge d’anticipation.
L’Algérie exploite aujourd’hui plus de 80 barrages et vise près de 140 ouvrages à l’horizon 2030. Le barrage de Jorf Torba, situé dans la wilaya de Béchar, dispose d’une capacité d’environ 365 millions de m³ et constitue la principale réserve du sud-ouest.

Ce barrage est alimenté en partie par l’Oued Guir, cours d’eau transfrontalier. Sur le plan hydraulique, tout ouvrage construit en amont retient et régule les crues. Il ne supprime pas nécessairement les apports vers l’aval, mais il en modifie la temporalité et l’intensité.

Dans un système saharien où les crues sont brèves et irrégulières, ce décalage peut influencer la recharge des nappes phréatiques dont dépend l’agriculture oasienne autour de Béni Ounif et de Béchar.L’impact n’est ni immédiat ni spectaculaire. Il peut être progressif : diminution de la recharge naturelle, augmentation du pompage profond, hausse des coûts énergétiques pour les agriculteurs.

À l’échelle nationale, quelques dizaines de millions de mètres cubes peuvent sembler marginaux ; à l’échelle locale, ils peuvent déterminer la viabilité d’une saison agricole.
Toutefois, établir un lien causal direct entre un ouvrage spécifique en amont et l’évolution des niveaux en aval nécessiterait des données comparatives détaillées sur les débits, qui ne sont pas publiquement accessibles. En l’absence de transparence hydrologique partagée, l’analyse repose sur des dynamiques générales plutôt que sur des preuves chiffrées précises. C’est là que réside l’enjeu principal.

Il n’existe aucun mécanisme bilatéral structuré pour la gestion des oueds transfrontaliers entre l’Algérie et le Maroc, aucun partage systématique des données ni commission technique active, dans un contexte où la frontière est fermée depuis 1994 et les relations diplomatiques rompues depuis 2021. Le paradoxe est clair : lorsque les barrages sont presque vides, il n’y a pas de marge stratégique. Lorsqu’ils se remplissent, chaque décision de stockage devient un choix. Cela ne signifie pas qu’un conflit hydrique comparable à celui du Nil soit imminent. Les volumes restent limités et aucune confrontation n’est déclarée.

Mais dans un environnement diplomatique figé, la gestion parallèle d’une ressource partagée introduit une variable supplémentaire dans un équilibre déjà fragile.
Dans le désert, l’eau n’est jamais seulement une ressource. Elle devient une marge. Et la marge change la nature des décisions.
Le schéma met en évidence une organisation hydraulique en cascade entre l’amont marocain et l’aval algérien.
En amont, dans la région de Figuig, le barrage El Melyas est positionné sur un système d’oueds qui alimentent progressivement l’Oued Guir.
Cet ouvrage intercepte les crues générées par les précipitations dans le sud-est marocain. Son rôle est de capter les pics hydrologiques, de les stocker et de les redistribuer selon les besoins locaux.Le flux se poursuit ensuite vers l’Algérie par le réseau Guir–Zousfana. Ces cours d’eau ne sont pas des fleuves permanents mais des oueds saisonniers dont le fonctionnement dépend entièrement des épisodes pluvieux. L’eau circule principalement sous forme de crues brèves et irrégulières.

En aval, le barrage de Jorf Torba, situé dans la wilaya de Béchar, constitue la principale retenue algérienne sur ce système. Il reçoit les apports du Guir et joue un rôle stratégique dans l’alimentation en eau et l’irrigation régionale.
Ce schéma illustre donc un point central : lorsqu’une crue est interceptée en amont, son intensité et sa temporalité peuvent être modifiées avant d’atteindre Jorf Torba.Cela ne signifie pas nécessairement une suppression totale des flux, mais une transformation de leur profil hydraulique : réduction du pic de crue, décalage dans le temps des apports, éventuelle diminution de la recharge naturelle en aval. Dans un environnement aride où les volumes annuels sont concentrés sur quelques épisodes pluvieux, la structure même de la crue est déterminante. Une seule crue significative peut représenter une part majeure du volume exploitable sur l’année.

Ainsi, le système représenté sur la carte ne montre pas simplement deux barrages indépendants, mais un enchaînement hydraulique où l’amont influence mécaniquement l’aval, même si l’ampleur exacte de cette influence dépend des volumes stockés, des lâchers effectués et des conditions climatiques annuelles.

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