Goma, mars 2026. À l’aube, une explosion déchire le silence du quartier Katindo. Un drone vient de frapper une habitation, à quelques dizaines de mètres seulement d’une résidence liée à Joseph Kabila. Le bilan est immédiat : plusieurs morts, dont une humanitaire française. Dans une ville déjà saturée par les tensions militaires et la présence de groupes armés, l’attaque aurait pu n’être qu’un épisode supplémentaire d’une guerre qui ne dit plus son nom. Mais très vite, le lieu de l’impact transforme l’événement en signal politique. Trop proche, trop précis, trop chargé de symboles pour être considéré comme un simple accident.
Car Joseph Kabila n’est plus président depuis 2019, mais il n’a jamais disparu du paysage congolais. Son retrait officiel du pouvoir n’a pas effacé les réseaux qu’il a construits pendant près de deux décennies. Dans l’est du pays, son influence reste perceptible, diffuse, inscrite dans des fidélités politiques, militaires et économiques qui continuent de structurer les équilibres locaux. Sa présence à Goma, dans un contexte de recomposition sécuritaire, n’est donc pas neutre. Elle est, au contraire, un facteur de tension.
Ce qui change aujourd’hui, c’est la nature du regard porté sur lui. En septembre 2025, la justice militaire congolaise franchit un seuil inédit en prononçant sa condamnation à mort par contumace. Les accusations sont lourdes : participation à une insurrection, complicité de crimes dans l’est du pays, liens supposés avec des groupes armés. Pour le pouvoir en place, cette décision s’inscrit dans une logique de restauration de l’autorité de l’État. Pour ses partisans, elle marque une dérive autoritaire et une instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Mais au-delà des interprétations, un basculement s’opère : Kabila cesse d’être un ancien chef d’État encombrant pour devenir un ennemi désigné.
Dans ce contexte, chaque événement prend une dimension nouvelle. La frappe de Goma n’est plus seulement une opération militaire dans une zone de conflit. Elle s’inscrit dans une séquence plus large, où les lignes entre justice, guerre et pouvoir se brouillent. D’autant que le conflit lui-même évolue. L’usage croissant des drones dans l’est de la RDC introduit une nouvelle forme de violence : plus précise, plus discrète, mais aussi plus ambiguë. Les frappes peuvent être ciblées sans être revendiquées, laissant place à une zone grise où l’intention devient aussi importante que le fait lui-même.
À Kinshasa, la confrontation prend également une forme plus symbolique. La récupération de la résidence GLM, longtemps associée à l’ancien pouvoir, par la famille Litho Moboti après une décision de justice, s’inscrit dans ce mouvement de démantèlement progressif de l’héritage Kabila. Ce ne sont plus seulement des positions politiques qui sont contestées, mais des espaces, des lieux, des marqueurs matériels du pouvoir. Comme si l’objectif n’était pas uniquement de neutraliser un homme, mais d’effacer ce qu’il représente encore.
Face à cette pression, Joseph Kabila adopte une posture de rupture. Dans ses dernières déclarations, il dénonce ouvertement une « dictature » et une « tyrannie » installées en République démocratique du Congo. Le vocabulaire est dur, assumé, et vise à reconfigurer le conflit en affrontement politique frontal. Il ne s’agit plus pour lui de répondre à des accusations judiciaires, mais de s’inscrire dans une logique de résistance. En se positionnant ainsi, il transforme son propre cas en enjeu collectif, cherchant à fédérer au-delà de son camp traditionnel.
Cette montée des tensions dessine un nouveau paysage politique. Le face-à-face entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, longtemps latent, devient explicite. Il ne s’agit plus d’une rivalité d’influence, mais d’un rapport de force structurant pour l’ensemble du pays. La condamnation judiciaire marque une ligne rouge. La frappe de Goma, qu’elle soit intentionnelle ou non, en révèle les prolongements possibles.
Dans un pays où l’histoire politique est marquée par la violence, y compris au sommet de l’État, cette évolution inquiète. L’assassinat de Laurent-Désiré Kabila en 2001 reste dans toutes les mémoires. Il rappelle que, en RDC, les crises politiques peuvent rapidement basculer dans des logiques plus radicales. L’enchaînement des événements récents — condamnation, reprise des symboles du pouvoir, tensions sécuritaires, frappe de drone — suggère que le pays entre dans une phase où les mécanismes classiques de régulation politique s’effacent au profit de formes plus hybrides de confrontation.
Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule personne de Joseph Kabila. C’est la manière dont le pouvoir se redéfinit, se consolide et se défend qui est en question. La justice devient un levier politique, la guerre un outil de pression indirect, et les symboles du pouvoir des terrains de bataille. Dans cet environnement, la distinction entre adversaire politique et cible stratégique tend à s’estomper.
Reste alors une interrogation, difficile à trancher mais désormais incontournable : Joseph Kabila est-il encore traité comme un acteur politique à contenir, ou comme une menace à neutraliser ? La réponse, en creux, déterminera non seulement son avenir, mais aussi celui d’un pays où les équilibres restent fragiles et où chaque basculement peut ouvrir une séquence aux conséquences imprévisibles.

