Quelques heures seulement après la visite du Premier ministre nigérien à Alger, une tentative de coup d’État a secoué Niamey. Au-delà du sort du pouvoir du général Abdourahamane Tiani, les événements posent une question stratégique pour l’Algérie.
Ces derniers mois, Alger a considérablement renforcé son engagement au Niger : quatre hélicoptères militaires, équipements et munitions, centrale électrique offerte, projets pétroliers, formation, santé et infrastructures. Mais dans un pays régulièrement exposé aux changements de pouvoir, comment protéger un tel investissement ? La réponse pourrait se trouver autant à Niamey que dans les régions du nord du Niger, directement au contact de la frontière algérienne.
Quelques heures auparavant, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine se trouvait encore à Alger.
Arrivé le 26 août à la tête d’une importante délégation ministérielle pour une visite de travail de deux jours, il était venu consolider le rapprochement engagé entre l’Algérie et le Niger après une période de tensions.
Le déplacement devait permettre aux deux parties de faire le point sur les projets communs et de donner une nouvelle impulsion à une relation bilatérale qui s’est considérablement renforcée ces derniers mois.
Mais quelques heures après cette séquence diplomatique, l’attention s’est brutalement déplacée d’Alger vers Niamey.
Une nuit de putsch à Niamey
Dans la nuit de vendredi à samedi, un groupe de militaires a tenté de renverser le pouvoir du général Abdourahamane Tiani.
L’opération a visé plusieurs sites névralgiques de la capitale.
La base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international Diori-Hamani, a constitué l’un des principaux points de confrontation. Le palais présidentiel a également été pris pour cible, tandis que des tirs ont été entendus autour du camp Bassora de la garde nationale.
Les mutins ont aussi tenté de prendre le contrôle du siège de la Radio Télévision du Niger.
Le choix de ces objectifs ne doit rien au hasard. Palais présidentiel, aéroport, installations militaires et télévision publique constituent les points stratégiques classiques de toute tentative de prise du pouvoir.
Face aux mutins, les forces demeurées fidèles au général Tiani, notamment la garde présidentielle, se sont rapidement mobilisées.
Le ministre nigérien de la Défense, le général Salifou Mody, a annoncé que les forces de défense et de sécurité avaient progressivement repris le contrôle des sites visés.
Mais au-delà des rapports de force internes au Niger, cette tentative de putsch concerne directement l’Algérie.
Car Alger a beaucoup misé sur la stabilité du pouvoir actuel.
L’Algérie a choisi de soutenir la stabilité du Niger
Après une période de fortes tensions diplomatiques, Alger et Niamey ont entrepris de reconstruire rapidement leur relation.
Le rapprochement s’est accéléré au cours de l’année 2026 et ne s’est pas limité aux déclarations politiques.
Défense, pétrole, gaz, électricité, infrastructures, santé, formation : l’Algérie a engagé simultanément plusieurs leviers pour reconstruire un partenariat stratégique avec son voisin du Sud.
La géographie explique en grande partie cet intérêt.
L’Algérie et le Niger partagent près de 1 000 kilomètres de frontière. La stabilité du nord nigérien touche directement à la sécurité du Sud algérien, dans un espace confronté aux groupes armés, aux trafics transfrontaliers et aux mouvements de populations.
Mais l’intérêt algérien est également économique.
Le Niger constitue un passage indispensable pour plusieurs projets stratégiques reliant l’Algérie à l’Afrique subsaharienne, à commencer par le gazoduc transsaharien TSGP et la route transsaharienne.
Alger a donc choisi d’investir.
Et elle l’a fait à grande échelle.
Quatre hélicoptères militaires, des munitions et des équipements

Le volet militaire constitue probablement le signal politique le plus fort envoyé par Alger.
En août, le ministère algérien de la Défense nationale a remis aux forces armées nigériennes quatre hélicoptères militaires.
Le don comprend deux MI-24V, appareils destinés notamment aux missions de combat, ainsi que deux MI-171.
Mais l’aide algérienne ne s’est pas limitée aux aéronefs.
Des munitions ont été transportées par un avion militaire algérien, accompagnées de pièces de rechange et d’équipements destinés au soutien, à la maintenance et à l’appui logistique.
Les quatre hélicoptères avaient décollé de la base d’In Guezzam avant de rejoindre Niamey.
Pour le Niger, confronté à une forte pression sécuritaire, disposer de moyens aériens supplémentaires représente un renforcement opérationnel important.
Pour l’Algérie, le message était tout aussi clair : Alger avait choisi de renforcer les capacités de l’armée nigérienne et, à travers elle, la stabilité de l’État voisin.
Quelques semaines plus tard, la tentative de putsch montre toutefois toute la fragilité de ce type d’investissement.
Une centrale électrique de 40 MW offerte par l’Algérie

L’engagement algérien est également économique et social.
L’exemple le plus spectaculaire reste la centrale électrique de solidarité algéro-nigérienne de Gorou Banda, à Niamey.
Inaugurée le 3 juin 2026, elle développe une capacité totale de 40 mégawatts grâce à deux turbines à gaz de 20 MW chacune.
L’installation a été réalisée par Sonelgaz International dans un délai exceptionnellement court : environ 70 jours.
Surtout, cette centrale n’a pas été vendue au Niger.
Elle lui a été offerte par l’Algérie.
L’opération ne se limite d’ailleurs pas aux deux turbines. Elle comprend également le développement des réseaux de transport et de distribution d’électricité dans le cadre de la coopération entre Sonelgaz et la société nigérienne NIGELEC.
L’objectif est de renforcer l’alimentation électrique de Niamey, de répondre à l’augmentation de la demande et d’améliorer la continuité du service.
Alger a également ajouté un volet de transfert de compétences à son investissement. Des techniciens nigériens ont été formés en Algérie à l’exploitation et à la maintenance des turbines.
L’Algérie n’a donc pas simplement livré une infrastructure : elle a fourni les équipements, mobilisé son expertise, assuré leur installation et participé à la formation du personnel appelé à les exploiter.

Agadez, autre axe de l’investissement algérien
L’effort ne s’arrête pas à Niamey.
Et c’est probablement dans la région d’Agadez que la stratégie algérienne prend sa dimension géopolitique la plus intéressante.
Située dans l’immense nord nigérien, cette région constitue l’espace de transition entre le cœur du Niger et la frontière algérienne.
Plusieurs projets soutenus par Alger y sont programmés ou engagés.
Dans le domaine de la santé, la coopération prévoit notamment l’amélioration des capacités des structures hospitalières, ainsi que la construction d’un centre hospitalier et d’autres infrastructures à Iferouane.
Un centre d’études islamiques est également prévu à Agadez.
L’Algérie soutient parallèlement un vaste programme destiné à assurer la formation technique et professionnelle d’environ 500 jeunes Nigériens.
Dans le domaine énergétique, une nouvelle centrale électrique d’une capacité de 25 MW est prévue à Agadez, accompagnée du renforcement des réseaux de la NIGELEC.
Ces investissements sont particulièrement importants parce qu’ils rapprochent progressivement la coopération algéro-nigérienne des populations du nord du pays.
Sonatrach descend vers le nord du Niger
À ces projets de développement s’ajoute un engagement pétrolier beaucoup plus stratégique.
Sonatrach et la Société nigérienne du pétrole, Sonidep, ont engagé une coopération couvrant pratiquement toute la chaîne des hydrocarbures : recherche, exploration, développement, production, forage, raffinage, pétrochimie, distribution et commercialisation.
La coopération prévoit également la formation, le transfert de technologie et le renforcement des capacités nigériennes.
En août, les deux partenaires ont lancé les travaux de forage du puits d’exploration Kafra Sud-Est 1, dans la région d’Agadez.
La localisation du projet est essentielle.
Kafra se trouve dans le nord du Niger, dans un espace directement tourné vers la frontière algérienne. Son développement pourrait à terme entraîner la création d’infrastructures routières et logistiques et stimuler les échanges entre Agadez et le Sud algérien.
Sonatrach et Sonidep ont également franchi une autre étape en commercialisant conjointement une première cargaison de pétrole brut nigérien « Meleck », chargée le 14 août depuis le terminal pétrolier de Sèmè, au Bénin.
Le TSGP en arrière-plan
Derrière tous ces projets se trouve également un dossier stratégique pour Alger : le gazoduc transsaharien.
Le TSGP doit relier les ressources gazières du Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger.
Le projet donne au territoire nigérien une importance énergétique considérable pour Alger.
Des filiales de Sonatrach, notamment Enafor, Enageo et Naftal, ont déjà conclu des accords avec Sonidep portant notamment sur des travaux de forage liés au projet, le traitement de données sismiques et la coopération dans le domaine des produits pétroliers.
Ainsi, en quelques mois, Alger a construit au Niger un dispositif particulièrement large.
Hélicoptères et équipements pour la sécurité. Centrale électrique et réseaux pour l’énergie. Sonatrach pour le pétrole. TSGP pour le gaz. Santé, formation et infrastructures pour le développement.
C’est l’ampleur même de cet engagement qui donne une importance particulière à la tentative de putsch.
Si le pouvoir tombe, que deviennent les investissements algériens ?
Un changement de régime ne ferait évidemment pas disparaître une centrale électrique, un puits pétrolier ou les infrastructures déjà construites.
Les intérêts géographiques communs resteraient également inchangés.
Mais le risque est ailleurs.
Une nouvelle équipe au pouvoir pourrait revoir certaines priorités, renégocier des accords, rechercher de nouveaux partenaires ou modifier les orientations diplomatiques du Niger.
L’Algérie pourrait alors être contrainte de reconstruire une relation dans laquelle elle vient d’investir politiquement, financièrement et stratégiquement.
Le Niger n’en serait d’ailleurs pas à son premier bouleversement politique.
C’est précisément là que se trouve la principale faiblesse d’une stratégie reposant trop fortement sur les relations avec le pouvoir central : un gouvernement peut tomber beaucoup plus rapidement qu’un investissement ne peut être rentabilisé.
La question pour Alger ne devrait donc pas être uniquement de savoir quel pouvoir soutenir à Niamey.
Elle devrait également être : comment construire au Niger une influence qui survive aux changements de pouvoir ?
Le meilleur investissement pourrait se trouver à la frontière

Une partie de la réponse se trouve peut-être à près de 1 000 kilomètres de Niamey, dans les territoires du nord du Niger directement tournés vers l’Algérie.
Car si les gouvernements changent, les populations et la géographie restent.
L’Algérie pourrait ainsi aller plus loin dans la stratégie déjà amorcée à Agadez et faire du développement des régions frontalières un pilier de sa politique au Niger.
Eau potable, centres de santé, électrification, écoles, formation professionnelle, routes, marchés transfrontaliers, télécommunications, soutien aux petites entreprises et facilitation des échanges : les possibilités sont nombreuses.
L’objectif serait simple : faire en sorte que les populations vivant des deux côtés de la frontière tirent directement profit de sa stabilité.
Il ne s’agirait pas de demander aux populations nigériennes de protéger la frontière algérienne.
Il s’agirait de créer une communauté d’intérêts.
Lorsqu’une famille vit du commerce transfrontalier légal, lorsqu’un jeune trouve un emploi grâce à une formation financée par un projet algéro-nigérien, lorsqu’une localité bénéficie d’électricité, d’un forage, d’une route ou d’un centre de santé associé à la coopération avec l’Algérie, la stabilité de cette relation devient également son propre intérêt.
C’est ainsi que pourrait progressivement se constituer, au sud de l’Algérie, une véritable ceinture humaine, économique et sociale de stabilité.
Les gouvernements passent, les populations restent
L’Algérie a raison de considérer la stabilité du Niger comme un enjeu de sécurité nationale. Elle a également intérêt à conserver des relations solides avec l’État nigérien et avec les autorités qui le représentent.
Mais les événements de Niamey rappellent une réalité fondamentale du Sahel : aucun pouvoir n’est éternel.
Alger aurait donc intérêt à diversifier son investissement stratégique.
Continuer à travailler avec Niamey, mais investir davantage à Agadez, à Iferouane et dans les territoires proches de sa frontière.
Soutenir l’armée nigérienne lorsque les intérêts sécuritaires convergent, mais soutenir également les populations dont le quotidien est directement lié à la stabilité de cet immense espace saharien.
La centrale de 40 MW offerte à Niamey constitue un investissement important. Les quatre hélicoptères constituent un soutien militaire considérable. Les projets pétroliers et gaziers engagent l’avenir économique des deux pays.
Mais l’investissement le plus durable pourrait être encore ailleurs.
Un hélicoptère peut changer de propriétaire. Un accord peut être renégocié. Un gouvernement peut tomber. Une population qui trouve durablement son intérêt dans ses échanges avec l’Algérie reste, elle, au même endroit.
C’est peut-être là que se trouve, pour Alger, la meilleure assurance pour protéger sa frontière et ses intérêts au Niger.

