Édito / ALGÉRIE QUALIFIÉE :
Le mur du développement, l’autre défense de l’Algérie

L’Algérie n’avait plus le luxe d’attendre. Au Niger, la menace d’un effondrement du pouvoir faisait planer le risque d’un embrasement dont les conséquences auraient rapidement dépassé les frontières nigériennes. Face à cette perspective, la décision d’engager l’Armée nationale populaire répond à une nécessité stratégique. Elle protège des intérêts vitaux.
Il serait donc injuste de contester le principe de cette intervention au seul motif qu’elle rompt avec une longue tradition de retenue militaire. Le vote du Parlement marque une décision difficile, mais cohérente avec l’urgence régionale. La véritable question est ailleurs : pourquoi l’Algérie en est-elle arrivée à devoir mobiliser son armée pour défendre, au-delà de ses frontières, des intérêts qu’une politique de développement mieux conduite aurait pu contribuer à sécuriser autrement ?
Cette question engage d’abord la responsabilité de l’appareil exécutif. Depuis des années, nous défendons l’idée d’un « mur du développement » : non pas une barrière de béton dressée face au Sahel, mais un espace continu d’activités, d’échanges et de prospérité reliant les régions du Sud algérien aux territoires voisins. Routes, marchés et emplois devaient en constituer les fondations.
Un tel projet n’aurait pas supprimé les menaces armées. Il aurait cependant donné à l’Algérie un réseau d’alliances sociales et économiques plus solide que les seuls accords conclus entre capitales. Car le Sahel ne se résume pas à Niamey, Bamako ou N’Djamena. Son équilibre dépend aussi des communautés frontalières, des autorités traditionnelles, des tribus et des circuits d’échange qui traversent les frontières depuis des générations.
En associant ces populations à des projets communs, Alger aurait pu faire naître une communauté d’intérêts durable. Des jeunes ayant accès au travail, aux infrastructures et aux bénéfices d’une coopération réelle auraient eu davantage de raisons de protéger leur territoire contre les groupes armés et de soutenir la stabilité du Niger. Il ne s’agit pas de créer des milices, mais d’enraciner la sécurité dans la société.
Faute d’avoir suffisamment investi cette voie, l’Algérie se retrouve plus dépendante de la solidité des pouvoirs centraux. Quand l’un d’eux vacille, ses investissements et ses projets stratégiques deviennent vulnérables. L’armée doit alors compenser, dans l’urgence, ce que l’action économique, territoriale et diplomatique n’a pas réussi à consolider dans la durée.
L’intervention ouvre aussi une nouvelle réalité : en projetant ses forces au Niger, l’Algérie étend son influence, mais également la surface sur laquelle ses adversaires peuvent chercher à la défier. Des rivalités indirectes pourraient désormais se jouer autour de ses positions, de ses partenaires et de ses infrastructures. L’expérience de l’armée algérienne constitue un atout majeur face à ces défis. Elle ne saurait toutefois remplacer une stratégie civile capable de réduire durablement les causes de l’instabilité.
Soutenir la décision militaire et critiquer les insuffisances de la politique de développement ne sont donc pas deux positions contradictoires. C’est, au contraire, la même exigence de sécurité nationale. Il fallait agir au Niger pour répondre au danger immédiat. Il faut maintenant comprendre pourquoi d’autres instruments de puissance n’ont pas été construits assez tôt.
L’Algérie qualifiée que nous appelons de nos vœux ne doit pas seulement savoir défendre ses frontières et ses investissements par les armes. Elle doit bâtir autour d’eux une prospérité partagée, des fidélités durables et des partenariats qui survivent aux crises des capitales. Le véritable mur du développement sera celui qui rendra, demain, le recours à la force moins nécessaire. Ce chantier exige des budgets et une continuité que les changements de gouvernement ne doivent plus interrompre.

