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Algérie : Saïd Sayoud, un Premier ministre en attente ?

Les législatives sont passées, mais la recomposition du pouvoir pourrait ne faire que commencer. Depuis plusieurs mois, un homme semble occuper une place de plus en plus singulière dans l’architecture gouvernementale algérienne : Saïd Sayoud.


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L’ancien ministre des Transports a récupéré l’Intérieur et les Collectivités locales sans abandonner son portefeuille initial, au moment même où les prérogatives d’autres poids lourds de l’exécutif étaient divisées ou réduites. Une concentration qui alimente une question : Sayoud est-il préparé pour succéder à Sifi Ghrieb ? Mais cette ascension rencontre désormais un obstacle de taille : une succession de catastrophes et de bilans meurtriers sur les routes qui rendrait politiquement délicate la promotion du ministre chargé des Transports. Entre précédents constitutionnels, redistribution des pouvoirs et calendrier politique, plusieurs indices convergent. Aucun ne permet encore de conclure.

Les législatives sont passées, la question du gouvernement reste ouverte

Le scrutin législatif du 2 juillet 2026 appartient désormais au passé.

Les résultats définitifs, proclamés le 18 juillet par la Cour constitutionnelle, ont installé une nouvelle Assemblée populaire nationale dans un contexte marqué par une participation particulièrement faible : 21,24 % à l’intérieur du pays et 10,75 % parmi la communauté nationale établie à l’étranger.

Mais une autre échéance reste en suspens : celle du gouvernement.

Car si les élections législatives n’entraînent pas juridiquement la démission automatique de l’exécutif, la pratique institutionnelle algérienne offre plusieurs précédents.

La Constitution prévoit que le Premier ministre — ou le chef du gouvernement selon le cas — peut présenter au président de la République la démission de son gouvernement. Le texte ouvre donc cette possibilité sans en faire une conséquence automatique des élections.

En 2012, Ahmed Ouyahia avait d’ailleurs qualifié la démission du gouvernement après les législatives d’« usage non codifié ».

Mais deux précédents plus récents sont autrement significatifs.

En 2017, après les élections législatives et la proclamation des résultats définitifs, Abdelmalek Sellal remet sa démission et celle de son gouvernement au président Abdelaziz Bouteflika.

Son successeur est nommé le même jour.

Il s’appelle Abdelmadjid Tebboune.

L’épisode mérite aujourd’hui d’être rappelé : l’homme qui dispose désormais du pouvoir de choisir le prochain Premier ministre sait, pour l’avoir personnellement vécu, qu’une législative peut ouvrir une nouvelle séquence à la tête de l’exécutif.

En juin 2021, sous sa présidence, le mécanisme se reproduit. Abdelaziz Djerad présente la démission de son gouvernement après la proclamation des résultats définitifs des législatives et est chargé d’expédier les affaires courantes jusqu’à la désignation d’un nouvel exécutif.

La séquence n’est donc pas une obligation constitutionnelle, mais elle existe dans la pratique :

législatives, résultats définitifs, démission du gouvernement, recomposition de l’exécutif.

En 2026, la première et la deuxième étapes sont désormais derrière nous.

Reste à savoir si la troisième suivra.

Et si Sifi Ghrieb devait quitter la Primature, une autre question s’imposerait immédiatement : qui pour lui succéder ?

Saïd Sayoud, une ascension qui mérite d’être regardée

Aucun élément officiel ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’Abdelmadjid Tebboune a choisi Saïd Sayoud pour diriger le prochain gouvernement.

L’enquête commence précisément là : non pas en présentant cette succession comme acquise, mais en examinant les signes qui rendent l’hypothèse crédible.

Le plus visible remonte au remaniement de septembre 2025.

Jusqu’alors ministre des Transports, Saïd Sayoud aurait pu être maintenu à ce poste, déplacé vers un autre département ou sortir du gouvernement.

Le choix opéré est beaucoup plus spectaculaire.

Il conserve les Transports et récupère simultanément l’Intérieur et les Collectivités locales.

La composition officielle du gouvernement du 15 septembre 2025 le confirme : Sifi Ghrieb devient Premier ministre tandis que Sayoud prend la tête du ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports.

Ce changement fait de lui le titulaire de l’un des portefeuilles les plus transversaux du gouvernement.

Pris isolément, il pourrait s’agir d’un simple choix d’organisation administrative.

Comparé à ce qui arrive simultanément à d’autres ministres, il devient beaucoup plus intéressant.

Quand le pouvoir divise ailleurs, il concentre chez Sayoud

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Mohamed Arkab, ministre des Hydrocarbures, aux côtés de Mourad Adjal, ministre de l’Énergie et des Énergies renouvelables, lors d’une réunion de coordination le 14 juin 2026. Une image qui illustre le partage d’un secteur énergétique autrefois réuni sous l’autorité d’Arkab.

Le pouvoir algérien n’a pas profité du remaniement pour multiplier les super-ministères.

Dans plusieurs secteurs stratégiques, il fait exactement l’inverse : il divise les compétences.

Le cas de Mohamed Arkab est probablement le plus révélateur.

En novembre 2024, Arkab est élevé au rang de ministre d’État et dirige alors un vaste ensemble regroupant l’Énergie, les Mines et les Énergies renouvelables.

Son poids au sein de l’exécutif est considérable.

Son nom circule également, à cette période, dans certaines indiscrétions et commentaires politiques comme celui d’un possible futur Premier ministre. Ces informations n’ont jamais été confirmées par la présidence et ne permettent pas d’affirmer qu’Arkab a réellement été choisi ou même officiellement envisagé.

Mais la suite de sa trajectoire mérite attention.

En septembre 2025, son département est divisé.

Arkab conserve les Hydrocarbures et les Mines tandis que l’Énergie et les Énergies renouvelables sont confiées à une autre autorité ministérielle.

La composition gouvernementale officielle confirme cette nouvelle architecture.

Il serait abusif d’en déduire que Tebboune a volontairement réduit les prérogatives d’Arkab pour l’écarter d’une éventuelle succession.

Mais la comparaison avec Sayoud est difficile à ignorer.

Au moment où le territoire ministériel d’Arkab se réduit, celui de Sayoud s’agrandit.

Et l’énergie n’est pas un cas isolé.

Le Commerce est réparti entre le Commerce intérieur et la Régulation du marché national, d’une part, et le Commerce extérieur et la Promotion des exportations, d’autre part.

Jeunesse et Sports disposent également de responsables distincts.

Une logique apparaît donc dans plusieurs secteurs : séparer, spécialiser, répartir.

Sauf chez Sayoud.

Là où le pouvoir morcelle, il concentre.

Arkab-Sayoud : le centre de gravité s’est-il déplacé ?

Il faut résister à une conclusion trop facile.

Rien ne permet d’écrire que « Tebboune a écarté Arkab pour préparer Sayoud ».

Mais deux trajectoires peuvent être placées côte à côte.

Arkab : ministre d’État, détenteur d’un immense portefeuille stratégique, cité dans les spéculations autour de la Primature, puis confronté à une réduction de son périmètre.

Sayoud : ministre sectoriel des Transports, puis détenteur d’un ensemble réunissant les Transports, l’Intérieur et les Collectivités locales.

Deux mouvements inverses.

Dès lors, la question devient légitime :

le centre de gravité de la succession à la tête du gouvernement s’est-il déplacé d’un homme vers l’autre ?

Ou, plus simplement : pourquoi les prérogatives de certains responsables ont-elles été réparties tandis que celles de Sayoud étaient concentrées ?

Un super-ministère comme banc d’essai

L’Intérieur constitue déjà, à lui seul, l’un des centres névralgiques de l’appareil d’État algérien.

Administration territoriale, walis, collectivités locales et gestion de multiples dossiers nationaux donnent à son titulaire une vision du pays qui dépasse largement celle d’un ministère sectoriel.

À cette machine considérable, le pouvoir a ajouté les Transports.

Sayoud se retrouve ainsi à la croisée de l’administration territoriale et d’un secteur économique et infrastructurel présent quotidiennement dans la vie des citoyens.

Cette accumulation ne prouve pas qu’il est préparé pour devenir Premier ministre.

Mais elle permet d’avancer une hypothèse : le pouvoir teste-t-il sa capacité à gérer plusieurs appareils simultanément ?

Un ministre sectoriel administre son département.

Un Premier ministre doit arbitrer, coordonner et faire travailler ensemble des administrations aux intérêts parfois différents.

Confier à un seul homme un périmètre aussi vaste peut donc être lu comme un test de transversalité.

Dans un système où la confiance présidentielle pèse fortement sur les trajectoires gouvernementales, l’extension des responsabilités de Sayoud constitue, au minimum, un signe que le chef de l’État lui accorde une place particulière.

Mais c’est précisément ici que son ascension rencontre son paradoxe.

Car l’un des secteurs qui élargit son champ d’intervention est aussi celui qui pourrait rendre sa promotion politiquement difficile.

Le boulet des transports : les drames ne s’arrêtent plus à El Harrach

Pendant longtemps, le nom de Saïd Sayoud pouvait être associé à une catastrophe majeure : celle de l’Oued El Harrach.

Le 15 août 2025, la chute d’un autobus dans l’oued, à Alger, fait 18 morts.

Le choc est national.

Au-delà des circonstances particulières de l’accident, le drame expose les failles du secteur : vétusté d’une partie du parc, contrôles techniques, conditions d’exploitation et efficacité des mécanismes permettant d’écarter de la circulation les véhicules dangereux.

Les autorités réagissent.

Des mesures sont annoncées pour renouveler le parc et retirer progressivement les autobus les plus anciens. Le pouvoir décide notamment d’accélérer le renouvellement des véhicules vétustes.

El Harrach aurait pu rester dans l’histoire récente comme la catastrophe ayant provoqué une reprise en main.

Mais l’été 2026 change la donne.

Boumerdès : un nouveau choc national

Le 31 juillet 2026, un autobus transportant des voyageurs de Sétif vers Alger quitte la route dans la région de Boumerdès et chute dans un ravin.

Le bilan provisoire est effroyable : 25 morts et 44 blessés.

L’ampleur du drame conduit Abdelmadjid Tebboune à décréter trois jours de deuil national. Le président promet également que la justice agira après les investigations destinées à déterminer les circonstances de l’accident.

Sifi Ghrieb se rend auprès des victimes et appelle les conducteurs au respect strict des règles de circulation.

Mais pour Sayoud, la situation est politiquement différente de celle d’El Harrach.

Un an auparavant, il était ministre des Transports.

Désormais, il est ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports.

L’homme dont le poids gouvernemental s’est accru se retrouve donc simultanément exposé à une nouvelle catastrophe dans le secteur qu’il a conservé.

Et le bilan routier ne s’arrête pas à Boumerdès.

Une hécatombe qui continue

Quelques jours plus tard, les chiffres de la Protection civile rappellent l’ampleur générale du problème.

Le 8 août 2026, un nouveau bilan fait état de 13 morts et 536 blessés en seulement 48 heures dans des accidents de circulation enregistrés à travers plusieurs wilayas.

D’autres séquences de l’été affichent également des bilans très lourds.

Il faut ici être rigoureux.

Ces statistiques concernent l’ensemble des accidents de circulation et pas uniquement les transports collectifs.

Les périodes de comptabilisation peuvent également se chevaucher. Il serait donc incorrect d’additionner mécaniquement les différents bilans pour produire un chiffre spectaculaire.

Mais leur succession permet une conclusion plus importante :

la crise de la sécurité routière reste ouverte.

Et elle reste ouverte alors que Sayoud conserve précisément les Transports dans son portefeuille.

Après El Harrach, la question qui revient

C’est probablement le point politiquement le plus sensible.

Après la catastrophe d’El Harrach, le pouvoir avait engagé une réponse.

Le président Tebboune avait ordonné le retrait des autobus les plus anciens et le renouvellement du parc. En 2026, les mesures ont encore été durcies, avec de nouvelles instructions visant les bus vétustes.

La question n’est donc pas de prétendre que rien n’a été fait.

Elle est plus dérangeante :

pourquoi, malgré les mesures prises, les catastrophes continuent-elles ?

Les causes de chaque accident sont évidemment différentes.

La responsabilité pénale appartient aux conducteurs, propriétaires, contrôleurs ou autres intervenants lorsque leurs fautes sont établies par la justice.

On ne peut donc imputer personnellement à Sayoud chaque accident survenu sur une route algérienne.

Mais la responsabilité politique fonctionne autrement.

Elle interroge l’efficacité des contrôles, l’état du parc, la réglementation, la prévention et surtout les résultats des politiques engagées après les catastrophes précédentes.

Et pour un ministre susceptible d’être promu, cette question devient difficile à contourner.

Le paradoxe Sayoud

C’est tout le paradoxe de sa situation.

L’Intérieur renforce sa stature. Les Transports alourdissent son bilan.

D’un côté, le pouvoir lui confie davantage de responsabilités, au point de lui donner une expérience administrative transversale qui pourrait correspondre au profil d’un futur Premier ministre.

De l’autre, il reste chargé d’un secteur associé dans l’opinion à une succession de drames.

Si l’hypothèse d’une succession de Sifi Ghrieb existe réellement, le problème n’est donc peut-être plus seulement de savoir si Sayoud possède la confiance du président.

Il faut poser une deuxième question :

peut-on le promouvoir maintenant ?

Et si le véritable problème était le moment ?

Supposons que Sayoud soit effectivement envisagé pour la Primature.

Nommer immédiatement à la tête du gouvernement le ministre de l’Intérieur et des Transports pourrait produire une image politiquement difficile à contrôler.

Ses adversaires n’auraient pas besoin d’une longue démonstration.

Ils pourraient résumer la situation ainsi : le ministre chargé des Transports est promu Premier ministre alors que les routes et les autobus viennent encore de faire des dizaines de morts.

Peu importe alors que les responsabilités pénales soient individuelles et que certaines réformes aient déjà été engagées.

En politique, la perception peut peser autant que la chaîne juridique des responsabilités.

C’est ici qu’une autre hypothèse apparaît : le pouvoir aurait-il intérêt à attendre ?

Nous ne disposons d’aucun élément permettant d’affirmer que la présidence a décidé de retarder une nomination de Sayoud à cause des accidents.

Il faut le dire clairement.

Mais si sa promotion est réellement envisagée, le temps peut devenir une variable stratégique.

Laisser le temps transformer le passif en bilan

Attendre permettrait d’abord aux mesures annoncées de produire des résultats visibles.

Renouvellement des autobus.

Retrait des véhicules vétustes.

Contrôles renforcés.

Application du nouveau dispositif routier.

Modernisation des infrastructures.

Réduction, éventuellement, de l’accidentalité.

Mais le temps permettrait surtout de transformer le récit autour de Sayoud.

Aujourd’hui, il peut être présenté comme le ministre sous l’autorité duquel plusieurs catastrophes ont frappé le secteur des transports.

Demain, si les réformes produisent leurs effets, le pouvoir pourrait le présenter comme l’homme qui a repris en main le secteur après les catastrophes.

La différence est politiquement considérable.

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