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Bénin : Le modèle Talon peut-il faire école ?

Six mois après notre première enquête sur la succession préparée de Patrice Talon, l’ancien président est déjà de retour au sommet de l’État.
Son élection, le 6 août, à la présidence du tout nouveau Sénat replace sous les projecteurs son tandem avec Romuald Wadagni. La succession a bien eu lieu. Mais la transmission du pouvoir est-elle réellement achevée ?


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En février dernier, Ajaneb consacrait une enquête aux mécanismes de la succession préparée de Patrice Talon. Une question traversait alors notre analyse : le président béninois préparait-il seulement l’arrivée de Romuald Wadagni à la tête de l’État, ou organisait-il parallèlement les conditions de son propre après-pouvoir ? Plusieurs éléments alimentaient cette interrogation : le choix d’un héritier issu du cœur du dispositif économique de Talon, la maîtrise des équilibres politiques et parlementaires, les mécanismes de parrainage et, plus largement, une architecture institutionnelle laissant peu de place à l’incertitude.

Quelques mois plus tard, l’actualité donne une nouvelle dimension à cette question. Romuald Wadagni a accédé à la présidence et Patrice Talon a quitté la Marina après deux mandats. Formellement, la transition a donc eu lieu et la limitation constitutionnelle des mandats a été respectée. Mais le véritable enjeu n’a jamais été seulement de savoir si Talon quitterait la présidence. Il était de déterminer s’il quitterait également le centre du pouvoir.

C’est dans ce contexte que le Sénat devient une pièce essentielle du puzzle. Sa création avait déjà suscité une interrogation particulièrement sensible : cette nouvelle institution devait-elle simplement compléter l’architecture constitutionnelle béninoise ou pouvait-elle devenir un instrument suffisamment puissant pour peser sur l’action du futur président ? Certains y ont vu la construction d’un étage supplémentaire au-dessus des institutions existantes, voire le moyen de maintenir le prochain chef de l’État sous l’influence de son prédécesseur.

Patrice Talon récuse cette interprétation. Dans ses explications récentes, il présente le Sénat moins comme une chambre politique classique que comme une sorte de « conseil des sages ». Le choix de personnalités d’expérience, plutôt que d’une institution reposant exclusivement sur l’élection directe, répondrait précisément à cette philosophie. Il s’agirait de disposer, au sommet de la République, d’hommes et de femmes suffisamment expérimentés pour « tempérer », « apaiser » et « réguler » une vie politique béninoise qu’il estime trop souvent dominée par les affrontements partisans.

L’argument mérite d’être examiné, car il permet de comprendre la logique officielle de la réforme. Talon considère qu’il existait un vide dans le système institutionnel béninois : lorsqu’un conflit profond oppose le président de la République au Parlement, aucune instance politique intermédiaire n’est réellement en mesure de les départager.

Le gouvernement peut initier un projet de loi, tandis que les députés peuvent déposer une proposition de loi. Dans les deux cas, le pouvoir de voter appartient au Parlement. Lorsque le président estime que certaines dispositions d’un texte voté posent problème, il peut demander une seconde lecture et proposer des modifications. Mais le Parlement demeure souverain et peut maintenir sa position.

C’est précisément dans cette zone de friction que Talon situe la justification du Sénat. Dans un régime présidentiel où le chef de l’État porte une part déterminante de l’action publique, une opposition persistante entre l’exécutif et la majorité parlementaire peut provoquer des blocages. La nouvelle chambre serait alors appelée à examiner les arguments des deux camps et à jouer un rôle d’arbitrage : considérer que le Parlement a raison contre le président ou, inversement, que les objections du chef de l’État sont suffisamment fondées pour être retenues.

Talon inscrit également cette réforme dans son propre récit de la gouvernance béninoise. Il évoque les dérives qui auraient autrefois accompagné les rapports entre gouvernement et Parlement, allant jusqu’à rappeler les accusations de circulation de « valises d’argent » destinées à faciliter l’adoption de certains textes. Selon lui, le recours à une instance d’arbitrage permettrait précisément d’éviter que les conflits institutionnels ne soient réglés par les transactions politiques, les arrangements informels ou les rapports de force.

Sur le papier, l’argument peut se défendre : une démocratie peut avoir besoin d’institutions capables de prévenir la paralysie et de favoriser le compromis. L’existence de chambres hautes composées selon des modalités différentes de celles des assemblées directement élues n’est d’ailleurs pas une singularité béninoise.

Mais c’est précisément lorsque l’on quitte la théorie institutionnelle pour regarder la configuration politique concrète que les interrogations commencent.

Car une institution capable d’intervenir dans un conflit entre le président de la République et le Parlement ne constitue pas un simple conseil honorifique. Elle détient potentiellement un pouvoir considérable. Dès lors, la question essentielle devient celle de son indépendance : qui compose cette institution, comment ses membres sont-ils choisis, à qui doivent-ils leur position et, surtout, comment se comporteront-ils lorsqu’un véritable conflit politique apparaîtra ?

Une question pourrait résumer toute la difficulté : qui arbitre l’arbitre ?

Elle devient d’autant plus sensible que le débat sur le Sénat ne peut être séparé de la relation entre Patrice Talon et Romuald Wadagni.

Le nouveau président n’est pas arrivé au sommet de l’État en rupture avec son prédécesseur. Pendant toute la décennie Talon, Wadagni a été l’un des personnages centraux du dispositif gouvernemental. Ministre de l’Économie et des Finances depuis 2016, ancien cadre de Deloitte, il a incarné la politique économique du régime et construit une solide crédibilité auprès des investisseurs et des institutions financières internationales.

C’est précisément ce profil qui en faisait un successeur idéal. Wadagni appartenait au système sans avoir initialement construit contre Talon un appareil politique autonome susceptible de menacer celui de son mentor. Sa désignation permettait ainsi de changer le titulaire de la présidence sans provoquer de rupture brutale avec les orientations économiques, administratives et politiques développées depuis 2016.

Mais devenir président change la nature d’un homme politique.

Romuald Wadagni n’est désormais plus le ministre de Patrice Talon. Il est le chef de l’État. Il dispose de la légitimité attachée à cette fonction et, avec le temps, chaque nomination, chaque arbitrage, chaque décision gouvernementale et chaque crise contribuera à construire son propre réseau et sa propre présidence.

C’est ici que la nouvelle architecture institutionnelle béninoise prend tout son intérêt.

Le débat ne consiste pas à affirmer que Patrice Talon gouvernerait à la place de Romuald Wadagni. Rien ne permet, à ce stade, d’établir une telle conclusion. Il consiste plutôt à constater qu’une configuration inhabituelle est en train de se mettre en place : le successeur exerce le pouvoir exécutif tandis que son prédécesseur demeure au cœur d’un système institutionnel dont plusieurs mécanismes ont été conçus durant ses dernières années au pouvoir.

La nuance est fondamentale.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une dyarchie. Mais les conditions d’un double centre de gravité politique existent.

D’un côté, Wadagni possède la fonction présidentielle. De l’autre, Talon conserve l’expérience de dix années de pouvoir, les réseaux constitués pendant cette période, une influence sur la majorité politique qui a accompagné ses réformes et une place particulière dans l’architecture institutionnelle qu’il laisse derrière lui.

Cette situation renvoie directement à une autre dimension que notre première enquête avait soulignée : la sécurisation de l’après-pouvoir.

Patrice Talon sait mieux que beaucoup ce que peut devenir une relation entre un président et son prédécesseur. Son arrivée au pouvoir avait été suivie d’une détérioration spectaculaire de ses relations avec Boni Yayi. L’ancien allié était devenu l’un de ses principaux adversaires et la confrontation avait débordé le simple cadre électoral pour devenir une crise politique majeure.

Préparer un successeur fiable pouvait donc répondre à une double logique : assurer la continuité du système, mais également éviter qu’après son départ la nouvelle présidence ne se retourne contre l’ancienne.

Le paradoxe est que la meilleure garantie de continuité peut elle-même devenir, avec le temps, une source de tensions.

Un successeur reste facilement fidèle tant qu’il demeure successeur. Lorsqu’il devient président, ses intérêts changent. Il doit construire sa propre autorité, imposer ses propres hommes et démontrer qu’il n’est pas simplement le dépositaire temporaire du pouvoir de celui qui l’a désigné.

Romuald Wadagni pourrait donc être confronté à une équation particulièrement délicate : préserver l’héritage politique dont il est issu tout en démontrant progressivement qu’il gouverne en son propre nom.

Patrice Talon devra résoudre l’équation inverse : conserver son influence et participer à la nouvelle architecture institutionnelle sans donner l’impression que le nouveau président reste placé sous son contrôle.

C’est probablement là que se trouve le véritable test du système.

Tant que les intérêts de Talon et de Wadagni coïncident, la mécanique peut fonctionner sans heurts.
Le jour où apparaîtra une divergence majeure, sur une nomination, une réforme, un choix économique ou une recomposition politique, il deviendra possible de mesurer la véritable autonomie du nouveau chef de l’État.

Et le premier grand conflit entre l’exécutif et le Parlement constituera un test encore plus révélateur. Si le Sénat est alors appelé à exercer la fonction d’arbitrage imaginée par Patrice Talon, les Béninois pourront observer concrètement s’il fonctionne comme ce « conseil des sages » impartial décrit par son concepteur ou comme un nouvel espace de pouvoir susceptible d’influencer les choix de la présidence.

En février, Ajaneb parlait d’une « succession sous contrôle ». Quelques mois plus tard, il faut peut-être préciser cette formule. Ce qui se dessine au Bénin ressemble moins à une simple transmission qu’à une réorganisation du pouvoir autour d’institutions nouvelles et d’acteurs anciens.

La succession a réussi sa première étape : installer Romuald Wadagni sans rupture avec le système précédent.

La seconde sera beaucoup plus difficile à observer et probablement beaucoup plus déterminante : savoir si cette continuité institutionnelle permettra au nouveau président d’exercer pleinement son pouvoir ou si elle maintiendra durablement Patrice Talon comme centre de gravité de la vie politique béninoise.

Au fond, la question n’est déjà plus de savoir si Talon a préparé son successeur. Il l’a fait.

Elle n’est même plus seulement de savoir s’il a préparé son après-pouvoir.

La véritable question est désormais celle-ci : Patrice Talon a-t-il construit le Sénat pour protéger les institutions des crises politiques, comme il l’affirme, ou cette architecture permettra-t-elle aussi à l’ancien président de continuer à peser sur celui qu’il a choisi pour lui succéder ?

La réponse ne se trouvera probablement ni dans les discours ni dans les textes constitutionnels.

Elle apparaîtra le jour où Romuald Wadagni dira non à Patrice Talon.

Au-delà du seul cas béninois, l’expérience Talon–Wadagni pose une question qui dépasse désormais les frontières du pays : peut-elle faire école ailleurs ?

Le schéma mérite en effet l’attention. Un président arrive au terme de son deuxième et dernier mandat, respecte formellement la limitation constitutionnelle, prépare méthodiquement la transmission du pouvoir à un successeur issu de son propre système, puis se repositionne dans une institution située au sommet de l’architecture de l’État. La présidence change de titulaire, mais l’ancien chef de l’État ne disparaît pas pour autant du jeu. Se dessine alors le risque, ou, selon le point de vue, le choix, d’une forme de dyarchie, dans laquelle le pouvoir officiel du successeur cohabite avec l’influence institutionnelle et politique de son prédécesseur.

Dès lors, une autre interrogation s’impose : combien de présidents actuellement engagés dans leur deuxième et dernier mandat observent-ils cette expérience avec intérêt ? Combien pourraient être tentés, plutôt que de modifier la Constitution pour rester au pouvoir, d’organiser leur succession, de favoriser l’arrivée d’un héritier politique puis de se repositionner à la tête d’une chambre haute, d’un Sénat ou d’une institution équivalente ?

Il serait hasardeux, à ce stade, de désigner des pays ou des dirigeants et d’attribuer à quiconque des intentions qui ne sont pas publiquement établies. La prudence de l’analyse impose de s’arrêter là où commencent les procès d’intention.

Mais la prospective politique autorise au moins une question.

Les systèmes de pouvoir s’observent, s’inspirent les uns des autres et adaptent parfois les mécanismes qui permettent de concilier respect formel de la limitation des mandats et préservation de l’influence après la présidence. Le précédent béninois sera donc nécessairement observé.

Nous n’avons peut-être pas suffisamment d’éléments pour affirmer que certains cherchent déjà à le reproduire. Mais il serait tout aussi imprudent d’imaginer que personne, ailleurs, n’y pense.

Car lorsqu’une formule permet de quitter le fauteuil présidentiel sans nécessairement quitter le centre du jeu politique, elle cesse rapidement d’être une simple singularité institutionnelle.

Elle devient une idée.

Et dans certaines capitales, il n’est pas impossible que cette idée ait déjà commencé à faire son chemin.

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