
L’Algérie vient d’acheter environ un demi-million de tonnes de blé tendre sur le marché international. Une opération qui peut surprendre alors que le pays annonce une récolte céréalière exceptionnelle et vise l’autosuffisance. Mais derrière cette apparente contradiction se cache une distinction essentielle : l’Algérie se rapproche de l’autosuffisance en blé dur, tandis qu’elle reste largement dépendante de l’étranger pour le blé tendre, indispensable notamment à la fabrication du pain.
Le 15 septembre, l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) a conclu un nouvel achat international portant sur environ 500 000 à 510 000 tonnes de blé tendre meunier.
L’opération est loin d’être isolée. Début août, l’Algérie avait déjà acheté jusqu’à 720 000 tonnes de blé tendre. À quelques semaines d’intervalle, ce sont donc plus de 1,2 million de tonnes qui ont été acquises à travers ces deux seules opérations.
Ces achats interviennent pourtant au terme d’une campagne agricole présentée comme exceptionnelle. Les autorités algériennes ont évoqué une production céréalière pouvant atteindre 5 millions de tonnes, tandis que les estimations américaines sont plus prudentes et situent la production de blé autour de 3,2 millions de tonnes.
Pourquoi, dans ces conditions, l’Algérie continue-t-elle d’acheter des quantités aussi importantes à l’étranger ?
La réponse se trouve en grande partie dans un mot : « dur ».
L’autosuffisance annoncée concerne le blé dur
Le 28 juillet, le président Abdelmadjid Tebboune a annoncé que l’Algérie devrait atteindre l’autosuffisance au cours de la campagne agricole actuelle. Mais cette annonce concernait précisément le blé dur, comme l’indique le communiqué de la présidence relayé par l’APS.
Cette précision change considérablement la lecture des importations actuelles.
Le blé dur est principalement utilisé pour produire la semoule, le couscous et les pâtes alimentaires. Le blé tendre, lui, sert notamment à fabriquer la farine panifiable et donc le pain.
Or, les centaines de milliers de tonnes que l’OAIC vient chercher sur le marché mondial sont justement du blé tendre.
Il n’y a donc pas nécessairement de contradiction entre l’objectif d’autosuffisance annoncé par les autorités et la poursuite des importations. L’Algérie peut couvrir ses besoins en blé dur tout en restant dépendante de l’étranger pour une autre variété.
Autrement dit : autosuffisance en blé dur ne signifie pas encore autosuffisance en blé.
Le pain maintient l’Algérie sur le marché mondial
C’est probablement ici que se situe le principal défi.
L’Algérie consomme d’importantes quantités de céréales et ses besoins globaux dépassent 12 millions de tonnes. Même une récolte nationale exceptionnelle reste donc insuffisante pour couvrir l’ensemble de la demande.
Le cas du blé tendre est particulièrement sensible puisqu’il alimente les minoteries et entre directement dans la fabrication du pain, produit de consommation quotidienne dont l’approvisionnement constitue un enjeu stratégique.
L’État doit donc sécuriser des volumes suffisants indépendamment des performances réalisées dans le blé dur.
C’est ce qui explique la présence régulière de l’OAIC sur les marchés internationaux.
La bonne récolte de 2026 pourrait ainsi permettre à l’Algérie de réduire une partie de ses importations, sans pour autant faire disparaître sa dépendance céréalière.
Une facture qui reste importante
L’ampleur du dernier achat permet également de mesurer l’enjeu financier.
Les premières estimations situent le prix du marché du 15 septembre autour de 319 à 321 dollars la tonne, coût et fret compris. Sur la base de 500 000 tonnes à 320 dollars, l’opération représente théoriquement environ 160 millions de dollars.
À titre de comparaison, l’achat effectué début août avait été estimé autour de 289 à 290 dollars la tonne. Reste que ces montants illustrent l’intérêt économique d’une augmentation de la production nationale.
C’est précisément l’un des arguments avancés par Abdelmadjid Tebboune lorsqu’il évoque l’autosuffisance en blé dur : produire localement permet aussi de réduire la sortie de devises consacrées aux importations.
Le prochain défi sera donc le blé tendre
La campagne 2026 pourrait ainsi marquer une étape importante plutôt que l’aboutissement de la stratégie céréalière algérienne.
Si l’autosuffisance en blé dur annoncée par les autorités se confirme, une partie de la dépendance extérieure pourrait effectivement disparaître. Mais le nouvel achat de 500 000 tonnes montre simultanément que le dossier du blé tendre reste ouvert.
Et c’est précisément sur ce terrain qu’il faudra désormais observer les résultats de la politique agricole algérienne.
Les autorités développent les cultures céréalières dans le Sud, augmentent les capacités de collecte et cherchent à améliorer les rendements. Mais pour mesurer réellement le chemin parcouru, un chiffre devient essentiel : quelle quantité de blé tendre l’Algérie produit-elle aujourd’hui par rapport à ce qu’elle consomme ?
Les données publiques disponibles permettent d’évaluer la production globale de blé ou les besoins céréaliers du pays, mais la ventilation précise entre blé dur et blé tendre, production nationale, consommation, stocks et importations reste déterminante pour mesurer le niveau réel de dépendance.
C’est finalement ce que révèle l’achat annoncé le 15 septembre.
L’Algérie n’est pas confrontée à une contradiction entre une « récolte exceptionnelle » et des « importations massives ». Elle se trouve plutôt dans une transition à deux vitesses : le blé dur se rapproche de l’autosuffisance, tandis que le blé tendre continue de relier directement le marché algérien aux grands producteurs mondiaux.
Après le blé dur, le véritable prochain défi de la souveraineté céréalière algérienne sera donc le blé tendre.

