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STAEM : un héritage de l’ère Bouteflika rattrapé par les enquêtes de la sécurité intérieure

L’incarcération du directeur général par intérim de la Société des tabacs algéro-émiratie, la STAEM, ne peut être réduite à une simple affaire de gestion des stocks ou de spéculation sur les cigarettes. Elle intervient au cœur d’un dossier économique, judiciaire et politique particulièrement sensible, concernant l’une des sociétés les plus importantes du marché algérien du tabac.

La STAEM occupe une place singulière dans l’économie nationale. Elle fabrique et commercialise sous licence plusieurs grandes marques internationales, détient une part considérable du marché et génère d’importantes recettes fiscales pour le Trésor public.

La société repose sur un partenariat entre le groupe public algérien Madar Holding, héritier de l’ancienne Société nationale des tabacs et allumettes, et un partenaire émirati détenant la majorité de son capital. Cette architecture héritée de l’ère Bouteflika, se trouve aujourd’hui au cœur du dossier.

Pour certains observateurs, les développements en cours traduisent une volonté de corriger une situation ancienne jugée défavorable aux intérêts algériens. La majorité d’une activité nationale particulièrement rentable avait en effet été accordée au partenaire émirati dans le cadre d’un montage conclu au début des années 2000.

La STAEM en constitue l’un des exemples les plus emblématiques : créée sous l’ère Bouteflika, elle a accordé au partenaire émirati une participation majoritaire de 51 % dans une entreprise dominant une part importante du marché national du tabac. Cette concomitance nourrit aujourd’hui les interrogations sur la dimension politique des choix ayant permis à des capitaux émiratis de prendre le contrôle d’un actif aussi rentable et sensible.

Les investigations judiciaires mettent en lumière de possibles irrégularités graves dans la gestion de l’entreprise, l’attribution de certains avantages, les relations avec des opérateurs privés et le fonctionnement de plusieurs circuits commerciaux et financiers.

L’affaire dépasse donc largement la seule question de l’actionnariat. Elle concerne également la gouvernance de la STAEM, la régularité de ses opérations et les responsabilités éventuelles de ses dirigeants, cadres et partenaires.

C’est dans ce contexte qu’est intervenue l’incarcération du directeur général par intérim de la société.

Une entreprise algéro-émiratie à la structure complexe

La STAEM est une société mixte associant le groupe public algérien Madar Holding à un partenaire émirati. Madar représente les intérêts publics algériens dans l’entreprise. Le partenaire émirati détiendrait, pour sa part, 51 % du capital, contre 49 % pour la partie algérienne.

Cette majorité lui confère un poids déterminant au sein du conseil d’administration et dans les décisions stratégiques de la société. La nomination du directeur général doit cependant également tenir compte de la position de l’actionnaire public algérien.

L’actionnariat émirati est par ailleurs lié à des intérêts internationaux dans l’industrie du tabac. La STAEM produit notamment, sous licence, des marques comme Marlboro et L&M.

Son fonctionnement implique ainsi plusieurs catégories d’acteurs : les actionnaires algériens et émiratis, les détenteurs internationaux des marques, les administrations chargées des importations et de la fiscalité, ainsi que les distributeurs et grossistes présents sur le marché national.

Cette structure rend la gouvernance de la société particulièrement sensible, notamment lorsque des soupçons apparaissent sur la gestion des contrats, des stocks ou des relations avec certains opérateurs.

Un partenariat hérité de l’ancien régime

La création de la STAEM et l’entrée majoritaire du partenaire émirati remontent à la présidence d’Abdelaziz Bouteflika.

Écarté des cercles du pouvoir au début de l’ère Chadli Bendjedid, Abdelaziz Bouteflika a passé près de six années à l’étranger. Son exil l’a conduit principalement en Suisse, notamment à Genève, mais aussi en France et à Abou Dhabi, où il aurait noué des relations durables avec des milieux économiques et politiques émiratis.

Le retour d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence, en 1999, a marqué le début d’une période de rapprochement politique et économique soutenu entre Alger et Abou Dhabi. C’est dans ce contexte que les intérêts émiratis ont progressivement renforcé leur présence en Algérie, notamment dans des secteurs stratégiques.

Pour une partie des observateurs, ce partenariat aurait été conclu dans des conditions trop favorables à l’investisseur étranger, compte tenu de la rentabilité exceptionnelle du marché algérien du tabac.

La STAEM est régulièrement présentée comme l’une des sociétés les plus rentables du pays après Sonatrach. Cette appréciation ne constitue pas nécessairement un classement financier officiel, mais elle illustre l’importance économique attribuée à l’entreprise.

Elle contrôle une part considérable du marché national et contribue fortement aux recettes fiscales de l’État.

Dans cette perspective, certains considèrent que les autorités cherchent aujourd’hui à réexaminer une situation consacrée sous l’ancien régime et à mieux protéger les intérêts économiques de la partie algérienne.

Les enquêtes en cours font apparaître des soupçons dépassant largement la question de la répartition du capital. Elles concernent notamment la gestion de la société, les avantages qui auraient été accordés à certains opérateurs, les conditions de passation de contrats, les mouvements financiers et l’exploitation présumée de la pénurie de cigarettes.

Le dossier porte aussi sur de possibles dysfonctionnements internes et sur la responsabilité éventuelle de plusieurs dirigeants, cadres et opérateurs économiques.

Une nouvelle vague d’incarcérations

Selon le quotidien algérien Echorouk, le directeur général par intérim de la STAEM, désigné par les initiales « A. Zahr Eddine », a comparu hier, le 20 juillet devant le juge d’instruction de la deuxième chambre du Pôle pénal économique et financier du tribunal de Sidi M’Hamed.

Selon les éléments recueillis dans le cadre de notre enquête, il s’agirait d’Amri Zahr Eddine, un cadre ayant exercé plusieurs responsabilités au sein de l’entreprise avant sa nomination à la direction générale par intérim.

Trois autres cadres de la STAEM, ainsi que des opérateurs privés et des grossistes du secteur du tabac, ont également été présentés devant la justice.

Le directeur général et plusieurs personnes impliquées dans le dossier ont été placés en détention provisoire.

Les poursuites portent notamment sur la constitution présumée d’une organisation criminelle, la spéculation illicite, l’octroi d’avantages injustifiés à des tiers, l’abus de fonction, le blanchiment d’argent et l’introduction frauduleuse de données dans un système informatique.

Ces qualifications restent, à ce stade, des accusations. Elles devront être examinées et établies par les juridictions compétentes.

Une pénurie de cigarettes au centre de l’enquête

L’incarcération du directeur général intervient dans un contexte de pénurie touchant plusieurs marques de cigarettes commercialisées en Algérie.

Depuis le début du mois de juillet 2026, certains produits fabriqués ou distribués par la STAEM sont devenus difficiles à trouver. Cette raréfaction a entraîné une forte augmentation des prix dans les circuits informels.

Des paquets normalement vendus entre 400 et 500 dinars auraient atteint 700, 800, voire près de 1 000 dinars dans certaines régions.

Les enquêteurs soupçonneraient certains cadres et grossistes d’avoir profité de la situation pour favoriser des distributeurs particuliers et alimenter des circuits spéculatifs.

Ils chercheraient également à déterminer si des données relatives aux stocks ont été manipulées afin de dissimuler la destination de certaines quantités de cigarettes.

Le manque de matières premières

Selon les informations recueillies au cours de notre enquête, la baisse de la production serait également liée à des difficultés d’approvisionnement en matières premières.

La fabrication de cigarettes nécessite l’importation de tabac brut et de composants répondant à des normes techniques précises, en particulier lorsqu’il s’agit de produits fabriqués sous licence internationale. La STAEM dépend donc fortement des importations pour maintenir son activité industrielle.

Des retards ou des blocages dans la délivrance des autorisations nécessaires auraient progressivement réduit les stocks disponibles. L’entreprise aurait alors consommé ses réserves jusqu’à ce que sa production soit fortement affectée.

Une enquête complète devra donc examiner non seulement la conduite des cadres et des grossistes, mais aussi les conditions d’importation, les décisions administratives et les difficultés d’approvisionnement ayant précédé la pénurie.

Des irrégularités ou les conséquences d’une crise ?

Les enquêteurs soupçonneraient le directeur général par intérim et certains de ses collaborateurs d’avoir favorisé des grossistes déterminés dans la distribution des quantités encore disponibles.

Des produits auraient ainsi été orientés vers certains opérateurs, tandis que d’autres distributeurs se seraient retrouvés privés de marchandise.

Si ces faits sont établis, ils pourraient avoir contribué à la spéculation et à la hausse des prix.

Il reste toutefois à déterminer s’ils ont provoqué la pénurie ou s’ils ont permis à certains acteurs de tirer profit d’une crise déjà installée en raison du manque de matières premières.

Il appartiendra à la justice d’établir la chronologie exacte et les responsabilités de chaque acteur.

Une succession inhabituelle de dirigeants poursuivis

L’arrestation de juillet 2026 ne constitue pas le premier épisode judiciaire touchant la STAEM.

Plusieurs dirigeants, cadres de l’entreprise et responsables liés au groupe Madar ont déjà été poursuivis ou placés en détention dans différents volets du dossier.

Amri Zahr Eddine serait ainsi le troisième dirigeant de la STAEM à se retrouver derrière les barreaux en l’espace de quelques mois.

Cette succession soulève de sérieuses interrogations sur la gouvernance de la société.

Une entreprise industrielle d’une telle importance peut difficilement fonctionner normalement lorsque ses principaux responsables sont successivement arrêtés, remplacés puis, à leur tour, poursuivis.

Cette instabilité perturbe nécessairement la chaîne de décision, la production, les relations commerciales et la gestion des approvisionnements.

Le rôle des services de la sécurité intérieure

Le quotidien Echorouk indique que les investigations ayant conduit aux interpellations ont été menées par les services de la sécurité intérieure.

Ces derniers auraient procédé à des perquisitions dans les locaux de la STAEM et aux domiciles de plusieurs suspects. Les personnes mises en cause auraient ensuite été interrogées pendant environ une semaine avant leur présentation devant le Pôle pénal économique et financier.

Le nouveau patron de la sécurité intérieure imprime déjà sa marque : depuis sa prise de fonctions, les enquêtes se multiplient et plusieurs dossiers sensibles connaissent une accélération spectaculaire.

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Mounir Zahi, à gauche, lors de la cérémonie de passation de fonctions à la tête de la sécurité intérieure, aux côtés de son prédécesseur, le général Hassan, à droite.

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