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Réunis le 9 février 2025 à Alger, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le cancer, responsables sanitaires, experts nationaux et représentants d’organisations internationales ont dressé un constat sans ambiguïté : le cancer s’impose désormais comme l’un des défis sanitaires majeurs pour l’Algérie. Derrière les discours d’engagement et les annonces stratégiques, une réalité épidémiologique lourde continue de s’installer.
Une progression silencieuse mais constante
Au nom du ministre de la Santé, le directeur de la prévention et de la promotion de la santé, le Dr Djamel Fourar, a présidé l’ouverture officielle des travaux, en présence notamment du président de la Commission nationale de prévention et de lutte contre le cancer, le Pr Adda Bounjar, et du représentant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Dr Fanoel Habinimana.
Le message central est clair : le cancer n’est plus seulement une question médicale, mais un enjeu social, économique et humain. Les chiffres avancés par le ministre de la Santé illustrent cette dérive préoccupante. Les cas recensés sont passés de 51 096 en 2022 à 56 319 en 2023, confirmant une tendance haussière continue.
Chez les femmes, les cancers les plus fréquents demeurent ceux du sein, du côlon et du rectum, de la thyroïde, de l’ovaire et de l’estomac. Chez les hommes, dominent les cancers de la prostate, du poumon, du côlon et du rectum, de la vessie et de l’estomac. Une cartographie qui recoupe à la fois les transformations démographiques du pays et l’évolution des modes de vie.
À l’échelle mondiale, les projections sont tout aussi alarmantes : 26,4 millions de nouveaux cas et 17,5 millions de décès d’ici 2030, selon des estimations internationales citées par le ministre.
Une stratégie nationale sous pression
Face à cette montée en puissance, les autorités affirment avoir érigé la lutte contre le cancer en priorité nationale. La stratégie officielle repose sur quatre piliers : prévention, dépistage précoce, prise en charge thérapeutique et recherche scientifique.
Sur le terrain de la prévention, le discours insiste sur la nécessité de réduire les facteurs de risque évitables : tabagisme, sédentarité, alimentation déséquilibrée. Des campagnes de sensibilisation sont menées, avec l’ambition affichée d’impliquer l’ensemble des acteurs publics et la société civile. Mais l’efficacité réelle de ces actions reste difficile à mesurer dans un pays où les comportements à risque demeurent largement répandus.
Le dépistage précoce, présenté comme la clé de la réduction de la mortalité, progresse lentement. Les programmes ciblant le cancer du sein et du col de l’utérus sont renforcés, mais leur couverture reste inégale, notamment dans les zones rurales et enclavées. La promesse d’un accès équitable se heurte encore à des contraintes logistiques et humaines persistantes.
Soigner mieux, soigner partout ?
Sur le volet thérapeutique, les autorités mettent en avant la création et la modernisation de centres spécialisés, l’acquisition d’équipements de pointe et la disponibilité des médicaments anticancéreux. Un effort est également revendiqué en matière de formation des professionnels de santé.
Mais derrière ces annonces, la question de la capacité réelle du système de santé à absorber une demande croissante demeure entière. Les parcours de soins restent souvent longs, fragmentés et inégalement répartis selon les régions, alimentant un sentiment de médecine à deux vitesses.
Le regard critique de l’OMS
Le représentant de l’OMS en Algérie a, de son côté, insisté sur la nécessité d’une approche intégrée, combinant prévention, dépistage, traitement et soins palliatifs. Il a particulièrement souligné l’importance de la prévention des cancers liés aux infections, notamment par le biais de la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV), ainsi que le développement d’un traitement décentralisé des lésions précancéreuses.
Tout en saluant les avancées enregistrées par l’Algérie — vaccination contre l’hépatite B, renforcement de la radiothérapie, modernisation des équipements — l’OMS appelle à accélérer les efforts, notamment en matière de diagnostic précoce et de partenariats durables.
Le cancer, révélateur d’un système
Pour le Pr Adda Bounjar, la lutte contre le cancer s’inscrit désormais dans une dynamique scientifique globale, rappelant que près de 60 % de la recherche médicale mondiale est aujourd’hui orientée vers ce champ. En Algérie, cette mobilisation doit tenir compte d’une donnée démographique clé : une population majoritairement jeune, ce qui impose une approche souple et anticipative.
Au-delà des stratégies et des déclarations, le cancer agit comme un révélateur des fragilités structurelles du système de santé. L’enjeu n’est plus seulement de traiter, mais de prévenir, d’anticiper et de garantir une égalité réelle d’accès aux soins.
La lutte contre le cancer, martèlent les autorités, est une responsabilité collective. Reste à savoir si cette volonté politique proclamée saura se traduire, dans la durée, par des résultats tangibles pour les patients — bien au-delà des journées symboliques et des discours de circonstance.

