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L’Égypte avance ses pions en mer Rouge

La visite du ministre égyptien des Affaires étrangères en Érythrée, accompagné du ministre des Transports Kamel El-Wazir, dépasse largement le cadre d’une simple coopération économique.

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Derrière les discussions autour des infrastructures et des ports érythréens se dessine une recomposition géopolitique majeure dans la Corne de l’Afrique, où se croisent rivalités maritimes, tensions militaires et affrontement stratégique entre Le Caire et Addis-Abeba.

Officiellement, la délégation égyptienne venue à Asmara ce samedi devait parler commerce, logistique et transport maritime. Mais dans les capitales de la région, peu d’observateurs croient encore à la neutralité des projets portuaires sur la mer Rouge.

L’arrivée du ministre égyptien des Affaires étrangères Badr Abdelatty aux côtés du ministre des Transports Kamel El-Wazir a immédiatement relancé les interrogations autour des ambitions égyptiennes en Érythrée. Plusieurs sources régionales évoquent depuis des mois des discussions discrètes autour du développement et de l’exploitation des ports érythréens, notamment celui d’Assab, situé à proximité immédiate du détroit stratégique de Bab el-Mandeb.

Sur le papier, Le Caire cherche à renforcer les échanges commerciaux avec Asmara et à participer à la modernisation des infrastructures maritimes du pays. Mais dans une région où chaque port possède une dimension militaire potentielle, l’enjeu dépasse largement la seule économie.
Car Assab n’est pas un port comme les autres.

Longtemps utilisé comme plateforme militaire par les Émirats arabes unis durant la guerre au Yémen, ce port représente aujourd’hui l’un des points les plus sensibles de la mer Rouge. Sa proximité avec les routes maritimes internationales lui confère une valeur stratégique considérable. Pour l’Égypte, renforcer sa présence autour de cette façade maritime signifie aussi surveiller l’évolution des rapports de force dans toute la Corne de l’Afrique.

Cette offensive diplomatique intervient au moment où les relations entre Éthiopie et Érythrée traversent une nouvelle zone de turbulence.

Pourtant, il y a encore quelques années, les deux pays apparaissaient comme des alliés retrouvés. En 2018, le rapprochement spectaculaire entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Isaias Afwerki avait mis fin à deux décennies d’hostilité ouvertes. Les images des accolades entre les deux dirigeants avaient alors symbolisé la naissance d’un nouvel équilibre régional.

Mais derrière cette réconciliation, les méfiances n’ont jamais réellement disparu.

La guerre du Tigré est venue bouleverser cette relation fragile. Ce conflit, déclenché en novembre 2020 dans le nord de l’Éthiopie, opposait le gouvernement fédéral éthiopien au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), ancien centre du pouvoir politique éthiopien. Rapidement, l’Érythrée s’est engagée militairement aux côtés d’Addis-Abeba contre les forces tigréennes. La guerre a fait des dizaines de milliers de morts, provoqué des déplacements massifs de populations et plongé la région dans une crise humanitaire majeure avant un accord de cessez-le-feu signé en 2022.

Cette guerre a temporairement rapproché Addis-Abeba et Asmara face à un ennemi commun. Toutefois, une fois le conflit entré dans une phase de désescalade, les divergences stratégiques ont refait surface. Au cœur des tensions : la question de l’accès à la mer.

Depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie vit sans accès souverain à la mer Rouge. Cette situation reste vécue à Addis-Abeba comme une faiblesse stratégique majeure pour un pays de plus de 120 millions d’habitants. Depuis plusieurs mois, Abiy Ahmed multiplie les déclarations évoquant le “droit naturel” de l’Éthiopie à disposer d’un débouché maritime.

À Asmara, ces déclarations sont interprétées comme un avertissement.

Les autorités érythréennes redoutent qu’Addis-Abeba ne cherche progressivement à imposer une nouvelle réalité géopolitique dans la région. Plusieurs analystes considèrent même que le dossier du port d’Assab pourrait devenir le principal point de friction entre les deux voisins.

C’est précisément dans cette faille régionale que l’Égypte semble désormais s’insérer.

Depuis le déclenchement de la crise autour du Grand barrage de la Renaissance, les relations entre Le Caire et Addis-Abeba se sont transformées en confrontation stratégique durable. L’Égypte considère le projet éthiopien comme une menace existentielle pour sa sécurité hydrique. De son côté, l’Éthiopie accuse régulièrement Le Caire de chercher à contenir son ascension régionale.

Dans ce contexte, le rapprochement égypto-érythréen prend une signification particulière.

Pour plusieurs observateurs régionaux, Le Caire cherche progressivement à construire une ceinture d’influence autour de l’Éthiopie, en s’appuyant sur ses relations avec l’Érythrée mais aussi avec la Somalie. L’objectif ne serait plus seulement diplomatique : il s’agirait désormais de peser sur les équilibres sécuritaires et maritimes de toute la région.

La mer Rouge devient ainsi le prolongement indirect du conflit autour du Nil.

Derrière les discours sur les investissements et les infrastructures portuaires, c’est une bataille d’influence beaucoup plus vaste qui se joue. Chaque port, chaque corridor logistique et chaque accord maritime se transforme progressivement en instrument de pression géopolitique.

Et dans cette nouvelle équation régionale, l’Éthiopie pourrait se retrouver contrainte de chercher d’autres alternatives maritimes loin des côtes érythréennes, vers le Kenya, le Soudan ou certaines portions du littoral somalien.

Mais dans une Corne de l’Afrique redevenue terrain de confrontation stratégique, aucun accès à la mer n’est désormais neutre.
Derrière les projets d’investissements annoncés et les discussions autour des infrastructures portuaires, l’Égypte poursuit en réalité plusieurs objectifs stratégiques à la fois. Le dossier ne se limite pas à la pression exercée sur l’Éthiopie dans le cadre du conflit autour du Grand barrage de la Renaissance.

Le rapprochement entre Le Caire et Érythrée répond aussi à une préoccupation plus large : sécuriser l’environnement géopolitique de la mer Rouge et rester au plus près du détroit de Bab el-Mandeb, passage stratégique dont dépend directement l’activité du Canal de Suez.

Car pour l’Égypte, toute perturbation durable de la navigation dans ce corridor maritime représente une menace économique majeure. Une partie essentielle des revenus du pays repose sur les flux commerciaux traversant le canal de Suez. Or, depuis le déclenchement des tensions régionales et l’intensification des attaques en mer Rouge, Le Caire observe avec inquiétude la fragilisation progressive de cet axe vital.

Dans ce contexte, l’engagement politique et sécuritaire de l’Égypte aux côtés des Émirats arabes unis dans plusieurs dossiers régionaux a indirectement placé Le Caire dans une confrontation plus large avec les acteurs liés au conflit yéménite. Le Yémen, à travers sa position géographique, demeure l’un des principaux acteurs capables d’influencer la sécurité de Bab el-Mandeb.

Dès lors, le renforcement de la présence égyptienne en Érythrée peut aussi être interprété comme une tentative d’anticipation stratégique : Le Caire cherche à consolider ses positions autour de la mer Rouge face à l’éventualité d’une dégradation sécuritaire durable dans la zone.

Cette évolution soulève désormais une interrogation plus profonde au sein de certains cercles géopolitiques régionaux : jusqu’où pourrait aller la recomposition des alliances dans la Corne de l’Afrique et autour de la mer Rouge ?

Car dans l’hypothèse d’un rapprochement stratégique indirect entre l’Éthiopie et certains acteurs influents au Yémen, la pression sur les intérêts maritimes égyptiens pourrait devenir un facteur central des futurs équilibres régionaux.

Pour Le Caire, le risque n’est donc plus seulement hydraulique avec le barrage éthiopien. Il devient également maritime, commercial et stratégique. Derrière la question du Nil apparaît désormais celle de la vulnérabilité du canal de Suez et de la capacité de l’Égypte à préserver son rôle de puissance incontournable entre Méditerranée et mer Rouge.

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