Nigéria : l’énergie pour l’industrie, pas pour les ménages
Présentée comme une opération structurante pour le secteur énergétique nigérian, l’acquisition de l’opérateur gazier Axxela par BlueCore Gas InfraCo Limited s’inscrit moins dans une rupture que dans la poursuite méthodique d’un modèle énergétique privatisé, largement orienté vers les besoins industriels et les intérêts financiers, au détriment de l’accès universel à l’électricité.
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Finalisée fin 2025, l’opération a conduit au transfert de 100 % du capital d’Axxela vers BlueCore Gas InfraCo Limited, un consortium privé nigérian, sans participation de l’État.
Le fonds de capital-investissement Helios Investment Partners, actionnaire majoritaire, a cédé ses 75 %, tandis que Sojitz Corporation, conglomérat industriel japonais, a vendu ses 25 % en exerçant son droit de tag-along, un mécanisme permettant à l’actionnaire minoritaire de sortir aux mêmes conditions que le majoritaire. Contrairement à la narration officielle, il ne s’agit donc ni d’un « retour sous contrôle national public », ni d’une reprise en main stratégique par l’État nigérian, mais bien d’un simple passage de relais entre acteurs privés.
BlueCore : un acteur privé au cœur de la stratégie énergétique
BlueCore Gas InfraCo Limited est une structure d’investissement privée, son objectif affiché est clair : développer des infrastructures énergétiques privées destinées en priorité aux zones industrielles et aux grands consommateurs, sans impact direct sur l’approvisionnement des ménages. Autrement dit, il s’agit de financer des réseaux de gaz dédiés, des connexions directes usine–centrale, des capacités énergétiques sécurisées pour l’industrie, sans impact direct sur l’approvisionnement des ménages, ni sur l’électrification rurale, qui restent du ressort d’un service public largement défaillant.
Une industrie sécurisée, des ménages laissés à l’écart Fondée en 2001, Axxela opère exclusivement sur le segment B2B. Elle fournit du gaz naturel à des cimenteries, brasseries, usines et zones économiques, via des réseaux privés. Les foyers nigérians, eux, continuent de dépendre des compagnies de distribution (DisCos), de coupures chroniques, et de générateurs privés coûteux et polluants.Dans un pays où l’accès à une électricité fiable demeure un privilège, le contraste est frappant : l’énergie circule pour l’industrie, pas pour la population.
Une continuité idéologique assumée
Cette opération s’inscrit pleinement dans la ligne défendue par l’All Progressives Congress (APC), parti au pouvoir sous la présidence de Bola Ahmed Tinubu.
Depuis une décennie, cette orientation repose sur :
la réduction du rôle direct de l’État,la privatisation de facto du secteur électrique, la centralité du gaz naturel comme “énergie de transition”.Mais cette transition, sans calendrier ni garantie sociale, ressemble de plus en plus à une impasse stratégique.
L’opposition dénonce une énergie pour les marchés Les partis d’opposition, notamment le People’s Democratic Party et le Labour Party, dénoncent une politique énergétique jugée socialement aveugle.
Pour l’opposition, le rachat d’Axxela illustre une réalité plus large : l’État a renoncé à faire de l’énergie un droit, pour en faire un marché.Du point de vue des investisseurs et des banques, au premier rang desquelles Standard Bank, qui a structuré un financement de 285 millions de dollars, l’opération est un succès. Du point de vue des politiques, elle pose une question centrale, toujours sans réponse : Peut-on construire une transition énergétique durable en laissant la majorité de la population en dehors du système ?
Tant que cette question restera évitée, les annonces de « transformation » masqueront mal une réalité plus brutale : au Nigéria , l’énergie est pensée pour l’économie avant d’être pensée pour la société.
Une demande d’énergie enforte hausse, vue depuis l’extérieur
L’analyse de la situation énergétique nigériane ne repose pas uniquement sur les discours officiels du gouvernement ou des acteurs privés. Elle est également documentée par des sources institutionnelles étrangères, dont un rapport publié en octobre 2024 par la Direction générale du Trésor, administration relevant du ministère français de l’Économie et des Finances.
Ce document, rédigé par les services économiques de l’État français, notamment ceux en poste au Nigéria , constitue une note officielle d’évaluation macro-énergétique, destinée à éclairer les décideurs publics et économiques français sur les déséquilibres structurels du secteur énergétique nigérian.
Selon cette analyse, la demande d’énergie au Nigeria connaît une croissance rapide et soutenue, portée par l’explosion démographique, l’urbanisation accélérée et le développement industriel.
Le Nigéria représente à lui seul une part déterminante de la demande énergétique d’Afrique subsaharienne, sans que les infrastructures nationales ne parviennent à suivre ce rythme.
Des ménages toujours au cœur de la demande, mais mal servis Le rapport souligne que les ménages demeurent les premiers consommateurs d’énergie, notamment via des sources traditionnelles (biomasse, bois, déchets), signe d’un accès encore limité à une énergie moderne et fiable.
Malgré les réformes engagées, l’électricité reste instable pour une large partie de la population, avec des coupures fréquentes et un nombre réduit d’heures de fourniture quotidienne.
Ce constat institutionnel rejoint une réalité bien connue sur le terrain : l’accès à l’électricité demeure un facteur de précarité, y compris dans les grands centres urbains, contraignant les foyers à recourir à des solutions coûteuses et polluantes.
Une industrie énergivore, contrainte de s’auto-alimenter
Le document du Trésor met également en évidence la progression rapide de la demande énergétique industrielle. Faute d’un réseau public fiable, les entreprises investissent massivement dans des solutions alternatives, notamment des générateurs privés, afin de sécuriser leur production.
Cette situation explique l’essor de modèles énergétiques parallèles, centrés sur des infrastructures privées, qui répondent aux besoins de l’industrie mais contournent le système public, sans contribuer directement à sa modernisation.


J’ai aimé l’article.